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Les comptes rendus des sessions du colloque LBSHS Pacifique 2010 ont comme objectif de résumer les grandes lignes des thématiques abordées, de souligner les points forts de la recherche, mais d'en dégager aussi les faiblesses et les manques. Ces comptes rendus ont été rédigés par les présidents de session, et nous les remercions de leurs efforts. Il sont ajoutés ici au fur et à mesure de leur arrivée.


La documentation sur le Pacifique aujourd'hui et demain

Présidentes: Gaëlle Bidard (BIULO-BULAC) et Arlette Apkarian (CREDO)

La documentation sur l'Océanie-Pacifique dans les institutions françaises peut se décrire schématiquement dans un espace multipolaire. En effet, selon les lecteurs cibles, les visées des institutions en direction de la conservation de collections patrimoniales, et/ou de l'enrichissement contemporain, des types de fonds anciens / précieux, ou d'achats courants, s'opère une partition entre deux pôles extrêmes.

L'un des pôles est occupé par les grandes institutions, héritières de collections rares et prestigieuses, institutions muséales, comme le Musée National de la Marine, la Médiathèque du Musée du Quai Branly, et institutions archivistiques, les Archives Nationales d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence

- Le Musée National de la Marine. Crée en 1827, le Musée de la Marine ouvre ses collections à tous les publics. Historiquement en effet, son but est de présenter aux publics le résultat des voyages et expéditions maritimes. Par exemple, le Musée détient des collections provenant du voyage de Dumont d'Urville, et des objets récupérés à Vanikoro (expédition Lapérouse). De plus, le Musée de la Marine a  reçu en legs des collections privées. Ultérieurement, le Musée est devenu un Musée des Sciences et Techniques. Mais l'ethnographie est restée présente grâce au travail de l'Amiral Pâris (1806-1896), dont le but était de conserver tous les savoirs sur la construction navale dans le monde, dont ceux relatifs à l'Océanie. Dans le cadre de l'exposition temporaire sur l'Amiral Pâris, sont présentées ses archives, publications, dessins et gravures, plans de construction de bâteaux, accompagnés de ses textes. Quant à la documentation du Musée de la Marine, elle cible les usagers scientifiques : la bibliothèque est réservée à un public de chercheurs, son accès nécessite donc un rendez-vous préalable. Les acquisitions se poursuivent, mais « restent limitées »

- La Médiathèque du Quai Branly : «Une bibliothèque dans un Musée »  La médiathèque a hérité de riches collections du Musée de l'Homme et du Musée des arts d'Afrique et d'Océanie. Les visées de l'établissement sont doubles : satisfaire les attentes d'un large public, répondre aux besoins de la recherche. Le salon de lecture Jacques Kerchache est l'illustration de cette ouverture aux publics de curieux et d'amateurs, tandis que la Médiathèque s'adresse aux chercheurs. Son projet est transversal. Pôle Cadist pour l'ethnologie, la médiathèque comprend des imprimés, des archives scientifiques, des images fixes, et des collections audio-visuelles. Dans les collections imprimées, l'Océanie représente 8.000 monographies environ qui couvrent en premier lieu l'Australie, puis la Papouasie. Les achats globaux sont de l'ordre de 5000 documents par an. Mais les achats sur l'Océanie vont croissant en sciences sociales, histoire locale, art contemporain et histoire de l'art, catalogues d'exposition. Parmi les périodiques Océanie, 33% ont trait à l'Océanie et à l'Asie-Pacifique, 34% à l'Australie. La médiathèque est aussi dépositaire de fonds précieux (Voyages de James Cook, M. J. Arago) et de  fonds privés. La collection audiovisuelle comprend 50 films sur les plantes médicinales canaques. L'iconothèque comprend 7000 pièces, au sein de laquelle le fonds Océanie est très sollicité.

- Les Archives Nationales d'Outre-Mer Les ANOM ont pour mission la collecte, la conservation et la valorisation des archives de la présence coloniale française outre-mer. Dépositaire des archives de la France d'outre-mer, les ANOM conservent aussi des archives rapatriées de territoires devenus indépendants, et des fonds privés. Les archives émanant du ministère des colonies sont réparties en séries  géographiques : Océanie, Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna, Nouvelles-Hébrides ; puis en séries fonctionnelles / thématiques. La série Nouvelle-Calédonie vient d'être micro-filmée pour les Archives Territoriales de Nouvelle-Calédonie. Les ANOM ont des ressources exceptionnelles : citons les questions foncières au sein des Archives de la Société Française des Nouvelles-Hébrides (fonds d'origine privée). Les ANOM détiennent 140.000 dossiers de bagne, dont 35.000 pour la Nouvelle-Calédonie, des documents relatifs à l'administration pénitentiaire, les lettres de bagne. Certaines archives ont donné lieu à publications. D'autres archives ne sont pas encore numérisées, sur les Nouvelles-Hébrides, par exemple. Le fonds Lemasson, (soumis au droit d'auteur) avec 186 plaques de verre concernant Tahiti, est aussi remarquable. Quant à la bibliothèque, entièrement consacrée à l'outre-mer, elle est riche de bulletins officiels, journaux rares (sur Tahiti) et d'ouvrages précieux.

L'autre pôle institutionnel en charge de la documentation Océanie est représenté par les bibliothèques, ou centres de documentation, rattachés à des laboratoires dont ils sont l'émanation, l'outil support de la recherche et de l'enseignement : le LAS, le CREDO, et avec des liens plus ténus, la BULAC. Entre les deux pôles cités, la BNF occupe une position certes intermédiaire mais centrale.

- La Bibliothèque des Langues et Civilisations, BULAC, est l'héritière des collections de la bibliothèque interuniversitaire des langues orientales. Elle offre un fonds océanien d'environ 2000 titres, ce qui est une taille modeste comparée à d'autres aires géographiques, mais qui a pour particularité de comporter une partie ancienne riche en récits de voyages, documents missionnaires et études linguistiques. Ce fonds s'est étoffé lorsque le pasteur Maurice Leenhardt (1878-1954) a créé en 1944 un cours de langue néo-calédonienne à l'Ecole des Langues Orientales. Son idée était de parvenir à un cursus de langues océaniennes comprenant une langue mélanésienne et une langue polynésienne. Actuellement, les points forts du fonds océanien sont la littérature, avec une attention particulière portée aux œuvres qui restituent une certaine oralité traditionnelle ou privilégient l'inventivité du langage, ainsi que l'histoire et les sciences sociales. Lors de l'ouverture prévue en septembre 2011, la BULAC proposera en libre-accès à tout public une sélection de 1200 titres sur l'Océanie.

- « Bibliothèque créé par les chercheurs et pour les chercheurs », dont la dominante thématique est l'anthropologie générale, la bibliothèque du laboratoire d'anthropologie sociale, LAS, fait aussi une place aux sciences connexes, archéologie, histoire, sociologie... Le fonds Océanie est de prime abord limité : 2.500 documents (sur un total de 45.000), et 11 périodiques vivants (sur 200). Par contre, c'est un fonds ciblé de haut niveau sur deux aires du Pacifique, l'Australie et la Papouasie Nouvelle-Guinée, et bien documenté sur les arts aborigènes, les échanges économiques, les religions, la colonisation et les récits de voyages. 69 % des titres sont en anglais. L'enrichissement du fonds est régulier. Malgré sa taille, ce fonds Océanie est de première importance. D'une part, ce fonds est le seul en Europe à disposer de la version papier des Human Relations Aera Files. Ce fichier des HRAF permet de faire des recherches comparatives sur 1300 aires culturelles. Sur les 6000 sources analysées, 650 concernent l'Océanie, notamment la Micronésie. D'autre part, le fonds comprend aussi des archives d'ethnologues, carnets, photographies ; citons celles, non encore numérisées d'Alfred Métraux sur l'île de Pâques.

- « Par et pour les chercheurs », l' intitulé s'applique aussi au centre documentaire sur l'Océanie, CREDO, localisé à Marseille. Axé sur toutes les sciences sociales et focalisé sur l'aire Océanie, c'est le seul fonds de ce type en France, et l'un des rares en Europe, avec plus de 8000 titres. Le fonds s'accroît de 400 titres par an, en fonction de deux principes : équilibre entre les grandes divisions de l'Océanie, réduction des références généralistes. Sur les 24 périodiques vivants, 22 concernent l'Océanie. Le bilan actuel montre un déséquilibre au profit de la Mélanésie (31,5 %) au détriment de la Polynésie (25,5%) et de l'Australie (10,6%), la Micronésie restant la parente pauvre (6%). Le fonds Papouasie Nouvelle-Guinée, à dominante anthropologique, est le point fort incontestable par son échelle (1/2 des titres de Mélanésie) et son haut niveau scientifique. Le déséquilibre entre zones n'est pas le seul point faible ; mentionnons aussi les ouvrages classiques, les titres en langues vernaculaires, la littérature indigène, et surtout le fonds filmique. La création de ressources numériques sur l'Océanie représente un des points nodaux porté par le CREDO. La démonstration est fournie à travers le programme «ODSAS», plateforme de stockage, de diffusion et de collaboration pour les données de recherches en sciences sociales. Un exemple plus récent est la bibliothèque numérique du Centre Culturel de Tanna au Vanuatu. Bibliothèque numérique centrée essentiellement sur l'héritage culturel de Tanna et d'autres îles, elle doit être accessible en local au centre culturel de Tanna, et représente un outil de réappropriation pour les populations autochtones.

- 1998 voit l'inauguration de la nouvelle Bibliothèque Nationale de France, BNF, « lieu de tous les savoirs ». Cinq départements sont constitués, philosophie-histoire-sciences humaines/ droit-économie-politique/ sciences & techniques/ littérature & arts / audiovisuel. La joie par les Livres (fonds jeunesse) a rejoint la BNF depuis 2008. Pour les départements maintenus dans l'ancien site Richelieu, le fonds cartes et plans est de toute première importance pour l'Océanie. On ne peut pas parler de collection Océanie au sens d'une politique raisonnée et coordonnée entre les départements, mais on peut toutefois noter l'importance de ce secteur, pour désservir tant le large public («libre accès») que les chercheurs («magasins»). Le libre accès en-haut de jardin met ainsi à disposition tous les champs du savoir avec des titres principalement en français, puis en anglais. L'Océanie y compte 1350 titres, dont 1000 en philosophie & sciences sociales (¾ en ethnologie). Le libre accès en rez-de-jardin rassemble les ouvrages de références et de la recherche actuelle. L'Océanie y regroupe 1550 titres, dont 1200 en philosophie & sciences sociales. Enfin, les documents «en magasin» comprennent des ouvrages rares (bibles en langues vernaculaires, mémoires, périodiques). Le point remarquable étant l'acquisition de microfilms relatifs aux archives missionnaires pour la Papouasie, Tahiti, la Nouvelle-Calédonie, que la BNF est seule à posséder en France. Pour l'Océanie, la BNF achète environ 210 achats d'ouvrages par an en histoire et sciences sociales. Des achats réguliers concernent aussi le fonds audiovisuel, déjà fourni. Enfin, la BNF est au centre de la révolution numérique avec son site Gallica.

- Quant à la Maison de la Mélanésie, elle constitue une exception dans cet espace de la documentation. Institution de recherches basée à Nouméa, elle a pour mission l'organisation de colloques et l'édition scientifique. Son but est de faire connaître la Mélanésie, les pays qui la composent, et le rôle dynamique de la Nouvelle-Calédonie. Ce projet est né à l'initiative de Paul de Deckker. Le colloque fondateur a eu lieu à Nouméa en 2008. De prochains colloques et conférences sont programmés dans les pays mélanésiens (Nouméa, 2011), ainsi que des publications sur l'Océanie : la nouvelle revue du Pacifique (n° en 2010), la nouvelle revue de la Mélanésie.

 

Conclusion

Certes, cette note ne fournit qu'une idée schématique des fonds documentaires Océanie présentés lors de ce colloque. Mais elle propose déjà des pistes d'investigation et de prolongement.

En France en effet, les fonds documentaires relatifs à l'aire Océanie-Pacifique, aussi dispersés et lacunaires soient-ils, ne sont pas négligeables, ni par leur échelle, ni par leur qualité scientifique.

Il existe certes des recoupements partiels entre les fonds sur les voyages autour du monde, les grandes expéditions (MQB / BNF/ Musée de la Marine) ; voire des doublons sur les références en anthropologie sur tels états ou régions, comme la Nouvelle-Guinée et l'Australie (LAS, CREDO, MQB) ou encore en linguistique (BNF, CREDO, BULAC). Par contre, les complémentarités existent, par exemple en ce qui concerne la littérature océanienne en langue originale et sa traduction française (BULAC, BNF). Plus encore, cette complémentarité est évidente par la focalisation propre à chaque institution : l'art océanien traditionnel et contemporain et les catalogues d'exposition à la MQB, le suivi de l'actualité politique et sociale en Océanie au CREDO, l'histoire coloniale française aux ANOM. Enfin, rappelons les atouts incontournables, pourtant encore très mal connus, de cette documentation du Pacifique : les HRAF et archives d'ethnologues au LAS, les microfilms d'archives missionnaires à la BNF, les matériaux relatifs à l'histoire et l'ethnographie maritime au Musée de la Marine, l'histoire coloniale des Nouvelles-Hébrides aux ANOM. Tous ces atouts sont incontestables. Mais les manques sont tout aussi évidents ; cela a été souligné dans le cas du CREDO qui doit rééquilibrer ses fonds, gagner en poids et qualité, et enfin s'ouvrir au-delà des sciences sociales.

Après ce colloque, quelles collaborations pouvons-nous envisager pour l'avenir ?

- Au sein de «e-toile Pacifique», nous souhaitons mettre sur pied un réseau de la documentation francophone sur l'Océanie, dont cette session a constitué l'étape préparatoire. Pour la France, il serait souhaitable d'y inclure le Museum National d'Histoire Naturelle, le Centre G. Haudricourt, l'EFEO, et les autres Musées de la Marine. Construire un réseau francophone implique aussi, à terme, de faire appel aux institutions de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie Française, de Suisse, et de Belgique.

- La seconde étape pourrait être éventuellement la mise en forme d'un catalogue commun Océanie. L'exemple du catalogue «réseau ethnologie» (bibliothèques du LAS, d'ethnologie à Nanterre, du Centre G. Haudricourt) avec l'indexation et la localisation des références, pourrait en être le modèle.

- Enfin des collaborations, du type numérisation de fonds précieux, devraient se concrétiser entre institutions partenaires (une telle collaboration s'amorce entre le CREDO et le Musée de Rochefort). La facilité d'accès à ces documents ne peut que profiter à la recherche et l'enseignement.

- Ces collaborations entre institutions pourraient-elles s'étendre à l'enrichissement contemporain des fonds Océanie ? à condition, point crucial, que des moyens supplémentaires et conséquents leur soient fournis.

Un tel argumentaire, s'il semble invoquer un idéal, dessine de fait le développement à venir de la documentation du Pacifique. La mise en œuvre de ces propositions a, en effet, déjà commençé. La concrétisation de ces projets participera ainsi, au plan des ressources documentaires, à la pleine reconnaissance de l'Océanie comme aire thématique de recherche.

 


Concepts, savoirs locaux et leur expression

Présidente: Claire Moyse-Faurie (LACITO)

Les trois thématiques de cette session - ethnobotanique, linguistique et élaboration d’un site web original consacré à l’Océanie - avaient à première vue peu de choses en commun. Conscients de ce fait, et vraisemblablement après avoir pris connaissance de l’ensemble des résumés du colloque, les intervenants de cette session se sont efforcés d’orienter leurs exposés vers des problématiques plus larges, en montrant comment chaque thématique pouvait trouver des interactions avec l’enseignement, l’anthropologie ou la documentation. Il eut peut-être été plus cohérent de nous regrouper en continuité avec la session enseignement, en particulier lorsqu’il s’est agi de l’exposé de l’adaptation des programmes scolaires au contexte océanien, pour laquelle nos trois contributions auraient beaucoup de propositions à faire. A titre d'exemple, il ne suffit pas de mettre une carte de l'Océanie en première page d'un livre de géographie ; il faut "océaniser" les représentations occidentales, en prenant en compte la façon dont les Océaniens conçoivent, de façon très différente de la nôtre, la localisation ou l'orientation dans l'espace (voir la conclusion ci-dessous!).

Il faut noter par ailleurs que l’auditoire était en grande partie commun aux deux sessions.

Le premier exposé, de Sophie Caillon, intitulé "Des Hommes, des lieux et des plantes : quand l'ethnobiologie fait le lien…", a été remarquable à bien des égards, et aurait dû bénéficier d'une plus large audience. D'une part, la présentation power point était de grande qualité, tant par les illustrations (tarodières, activités villageoises) que par le côté informatif et concis du texte. La richesse des nomenclatures botaniques n'est pas une nouveauté – elle est d'ailleurs mise en valeur dans la plupart des dictionnaires de langues océaniennes, en particulier de ceux qui comportent une partie thématique ; mais la raison d'être – à la fois sociale, économique, et esthétique – de cette incroyable diversité de clones de Colocasia esculenta a été interrogée et éclairée par S. Caillon. D'une part, nous avons compris comment cette diversité était obtenue par les graines (le clonage ne produisant que de l'immuable), mettant en évidence la grande connaissance des modes de reproduction par les horticulteurs Ni-Vanuatu. D'autre part, pourquoi le taro était à considérer comme un objet social par excellence. Cette socialisation du taro se manifeste dans la nomination des différents clones, associant la plante mère, le nom du découvreur (qui devient l'ancêtre) de la variété et la singularité, identifiable au regard, de cette dernière. Mais ce sont surtout les notions d'héritage culturel, d'échange, de position sociale qui expliquent le nombre de variétés : 96 morphotypes nommés à Vanua Lava (îles Banks, Vanuatu), alors que la consommation journalière ou cérémonielle en utilise essentiellement 6 !
En conclusion de son exposé, S. Caillon a mis en avant les besoins en matière de recherche dans sa discipline : nécessité d'avoir une meilleure compréhension (i) des échanges interculturels passés et actuels qui expliquent le maintien d'un si grand nombre de variétés, (ii) des droits fonciers (milieu urbain vs milieu rural), (iii) des droits de propriété intellectuelle concernant le matériel biologique et les connaissances des Ni-Vanuatu. Ces recherches nécessiteraient de longues présences in situ, avec la mise en place d'une étroite collaboration entre chercheurs et acteurs locaux.
Les questions des auditeurs ont porté sur les maladies du taro et sur sa commercialisation (qui s'avère impossible vu le peu de liaison maritime).

Le second exposé, à deux voix (Pierre Maranda et Pierre-Léonce Jordan), "Modélisation par attracteurs et bassins d'attraction ; le français comme métalangage" a essentiellement consisté en une présentation du site web (www.oceanie.org). Malgré la lenteur de la connexion wifi, nous avons pu apprécier à la fois la conception de ce site, basé sur une centaine d'"attracteurs", ou mots-clés, reliés entre eux en réseau à trois dimensions, et sa richesse multimédia (photos, vidéos) mettant en valeur les savoirs et leurs représentations "réticulaires". Le choix des mots-clés/attracteurs est essentiel : ce sont des termes concrets, évitant les concepts occidentaux, un peu à la manière dont sont élaborées actuellement des listes de mots utilisées pour la comparaison des langues, la mise en évidence de leur éventuelle parenté ou des contacts qu'elles ont pu entretenir au fil du temps.
De retour chez moi, j'ai consulté, sans aucun problème, le site en mode wifi (pauvre siège du CNRS...), et ai pu apprécier sa richesse : par le biais "ancêtres" puis "moi", j'y ai retrouvé le terme, francisé, de Marilyn Strathern (dividuality) : ("On parle alors d'une notion de personne dividuelle plutôt qu'individuelle), qui m'a semblé être au coeur des exposés de cette session (et du discours de clôture de Maurice Godelier!). Dans l'article du "moi" est rappelée l'importance en Océanie de l'attribution d'un nom à une personne. Le parallèle avec l'attribution des noms de clones présentée dans l'exposé précédent devient évident.

Le troisième exposé (Claire Moyse-Faurie "Expression linguistique du réfléchi et du réciproque en Océanie") concernait aussi, d'une certaine façon, la représentation de soi et des autres, et aurait pu s'intituler "l'égoïsme et l'altruisme à travers les langues".
Après avoir brièvement rappelé les études linguistiques francophones en Océanie (en Nouvelle-Calédonie, à Vanuatu, à Wallis et Futuna et en Polynésie française), essentiellement l'oeuvre des linguistes du Lacito-Cnrs, mais aussi de quelques enseignants calédoniens, j'ai présenté une approche typologique des notions de "moyen", "réfléchi" et "réciproque", notions sémantiques mises en parallèle avec les différentes constructions grammaticales rencontrées dans les langues océaniennes ; certaines de ces constructions sont assez originales (emploi de l'adverbe "encore, de nouveau" pour exprimer le réfléchi), d'autres sont attestées dans diverses familles linguistiques, montrant les limites de la variabilité à travers les langues. J'ai aussi présenté quelques expressions linguistiques de la dualité ou des groupes de parenté, bon exemple d'altérité de la représentation cognitive de la parenté.
Les questions ont porté (i) sur l'emploi de termes référant à des parties du corps dans la grammaire des langues océaniennes, et leur statut de noms à possession inaliénable; (ii) sur l'existence d'affixes duels regroupant des termes de parenté ailleurs qu'en Océanie. J'ai cité le travail de Nicholas Evans (Research School of Pacific and Asian Studies à Canberra) sur les dyadic kinship terms, qui existent sporadiquement dans les langues du monde, alors qu'ils sont bien attestés dans les langues de l'Océanie au sens large (langues aborigènes, langues austronésiennes et papoues). Ici encore, la typologie permet d'avoir un regard décentralisé sur les données des langues et des faits culturels.

La richesse en langues – aussi bien numérique que qualitative – de l'Océanie est bien connue (rien que pour la Nouvelle-Calédonie, A.-G. Haudricourt parlait d'un extraordinaire laboratoire de langues). Il est d'autant plus regrettable que les linguistes océanistes français soient en voie de disparition : seulement 3 chercheurs CNRS en activité pour environ 500 langues océaniennes ; l'un d'entre eux, Alexandre François, est actuellement en détachement à l'ANU ce qui, avec la récente nomination de Serge Tcherkézoff à la direction d'une antenne EHESS à Canberra, laisse espérer de nouveaux échanges entre collègues français et australiens ou néo-zélandais, et de nouveaux recrutements, notamment parmi les doctorants francophones océaniens (3 étudiants Kanaks doivent soutenir un doctorat de linguistique en 2010 ou 2011), pour faire face aux urgences de documentation et de sauvegarde des langues de cette région… et, pour reprendre l'expression de M. Godelier, ne pas perpétuer la "néocolonisation de la recherche".

Dernière remarque sur la nécessité de se "décentrer", ici comme ailleurs, dans notre tête comme sur le terrain : à l'accueil le matin, il y avait deux personnes derrière le comptoir. Celle qui ne s'occupait pas du colloque est intervenue à plusieurs reprises de la façon "anthropocentrée" suivante : "Pour le colloque, prenez la file de droite". Mais il s'agissait de sa droite… et de notre gauche ! Une langue océanienne aurait utilisée des termes non ambigus "côté montagne/amont" ou "côté mer/aval", évidemment bien hermétiques pour nos individualités cloisonnées dans des intérieurs.
Conclusion : trouver les connexions qui nous relient les uns aux autres en tant qu'êtres humains sur terre (de Port Vila à Bornéo; des mythes grecs à ceux d'Asie, d'Amérique ou d'Océanie), sans effacer les spécificités qui nous différencient.


La santé dans le Pacifique

Présidente: Fabienne Labbé (CREDO)

La participation à cette session fut quelque peu décevante compte tenu de l’importance d’une réflexion sur les enjeux de santé affectant les sociétés océaniennes contemporaines. Alors que seulement quatre personnes avaient manifesté leur intention de participer à la session, trois ont finalement pu assister au colloque. Si l’assistance était au rendez-vous (douze personnes environ), on ne pouvait toutefois que constater le manque de représentation d’un des genres, un seul homme s’étant déplacé pour la session. Du côté des panelistes, ce déséquilibre était également observable avec trois conférencières contre aucun conférencier. La santé serait-elle un domaine de recherche intéressant surtout les femmes? Serait-ce qu’aux soins aux malades et à l’accompagnement thérapeutique, très souvent domaine des femmes dans les sociétés océaniennes, correspondrait un intérêt lui aussi essentiellement féminin chez les chercheurs étudiant ces sociétés?

Les trois exposés entendus dans le cadre de cette session ont néanmoins montré la richesse des recherches francophones actuellement en cours sur la santé dans le Pacifique. Les travaux de Marie-José Schmidt-Ehrmann sur la dengue en Nouvelle-Calédonie ont ainsi montré comment l’approche géographique des cartes mentales permettait d’étudier les représentations de jeunes Calédoniens sur la distribution spatiale de la dengue et, par ce biais, d’étudier leur évaluation du risque sanitaire. Les travaux de Yasmina Taerea sur le suicide en Polynésie française, pour leur part, ont montré comment la prise en charge du suicide par une association de prévention des conduites suicidaires (SOS Suicide Tahiti) et des partenaires institutionnels s’accompagnait d’une médicalisation du phénomène social et impliquait une transformation du mal-être en intentions suicidaires puis en maladie. Mes travaux sur l’infection à VIH à Fidji, quant à eux, ont souligné l’importance d’une approche centrée sur le vécu de la maladie et s’intéressant à la mise en sens de l’infection, aux parcours thérapeutiques des personnes affectées ainsi qu’aux continuités et perturbations biographiques occasionnées par le VIH dans la vie des individus.

Les trois exposés entendus dans le cadre de cette session ont également été l’occasion d’identifier des pistes de recherche pour l’avenir. L’exposé de Yasmina Taerea a ainsi souligné l’importance d’étudier le suicide du point de vue des personnes ayant des intentions suicidaires et, notamment, d’explorer le phénomène dans ses articulations au concept polynésien de fiu, qui renvoie à un état de mal-être caractérisé par la fatigue, la mélancolie, la lassitude et l’ennui. Mon propre exposé, pour sa part, a été l’occasion de mentionner certains thèmes de recherche touchant de près à celui du VIH et méritant, à mon avis, investigation. C’est le cas, entre autres, des infections sexuellement transmissibles très prévalentes dans l’ensemble du Pacifique ainsi que des violences physiques et sexuelles commises contre les femmes. Il ne fait finalement aucun doute que l’approche des cartes mentales adoptée par Marie-José Schmidt-Ehrmann dans ses travaux sur la dengue en Nouvelle-Calédonie présente un grand potentiel pour l’étude des représentations du risque face à d’autres maladies infectieuses.

L’actualité océanienne nous indique toutefois que des travaux en sciences humaines et sociales sur la santé sont aujourd’hui plus que jamais nécessaires. La publicisation récente des résultats de recherches faites par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur l’obésité nous rappelle que le surpoids est un enjeu important confrontant aujourd’hui les sociétés du Pacifique. On ne peut donc que regretter que Christophe Serra Mallol n’ait pu venir nous présenter les résultats de ses travaux sur les pratiques alimentaires en Polynésie française. Les sociétés océaniennes, comme d’ailleurs le reste du monde, sont également de plus en plus au prise avec les enjeux associés aux maladies qu’on appelle «de la civilisation» (diabète, maladies cardio-vasculaires, hypertension, etc.). Ces maladies induisent des pressions sur des systèmes de santé déjà fragilisés par les problèmes de financement et de rétention de personnel et occasionnent des débats et tractations autour des priorités à adopter en matière de santé. Le cas de l’octroi des fonds pour la prévention du VIH est un exemple de ces processus de négociation qui définissent les enjeux de santé en Océanie et qu’il est fondamental d’examiner. La récente augmentation des cas de choléra en Papouasie-Nouvelle-Guinée et de typhoïde à Fidji nous rappelle finalement que ces problématiques ne sont pas choses du passé et que les conditions sanitaires minimales pour le maintien d’une bonne santé ne sont pas toujours existantes dans le Pacifique. L’étude de la santé en Océanie passe donc également par l’investigation des facteurs structuraux limitant les individus dans leurs possibilités d’atteinte de l’état de santé. Ces pistes de recherche ainsi que celles développées dans le cadre de cette session appellent toutes à la nécessité d’une attention renouvelée pour la santé dans le Pacifique.

 


L'enseignement aujourd'hui et demain

Présidente: Magali Hardouin (Espaces géographiques et sociétés)

Nous avons décidé de retranscrire ici, non pas les communications stricto sensu (elles seront accessibles par la suite) mais un résumé de celles-ci ainsi que les remarques et les réflexions les plus pertinentes du public suite aux exposés.

Résumé :
Cette communication présente d'abord les résultats d'une recherche longitudinale de 3 ans visant à évaluer les effets d'un dispositif d'enseignement des langues polynésiennes à l'école primaire, expérimenté par la Polynésie française depuis janvier 2006 (Nocus, Guimard et Florin, 2009 ; Nocus, Guimard, Vernaudon, Paia & Florin, soumis). 421 élèves de petite (PS), moyenne (MS) et grande (GS) section maternelle, issus de 13 écoles de Tahiti et de Moorea, ont été évalués cinq fois en 3 ans (début et fin d'année scolaire).
Dans un second temps, la communication présente les premiers résultats de la recherche « Ecole Plurilingue Outre-Mer » (ECOLPOM, 2009-2011), réalisée simultanément en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et en Guyane (contrat ANR). Il s'agit d'étudier l'impact global des programmes bilingues sur les compétences langagières des élèves en langue locale et en français, la maîtrise de l'écrit et des mathématiques, et plus largement leurs comportements et compétences scolaires et leur développement personnel. Le programme implique 450 élèves suivis du CP au CE1, dont la moitié participe à un enseignement bilingue, l'autre moitié servant de groupe contrôle, avec un enseignement uniquement en français. Un axe sociolinguistique évalue en outre les effets de l'enseignement bilingue sur les représentations linguistiques et les pratiques langagières des partenaires de l'école.

Questions/Remarques :
L’exposé d’Isabelle Nocus fait réagir une personne du public qui met en avant le processus « d’injonction de la démonstration ». On doit faire la preuve de l’innocuité et de l’intérêt d’une telle réforme.
Une autre question : Quid de la méthodologie de recherche quantitatif/qualitatif ?
Isabelle Nocus explique qu’il y aura des enquêtes réalisées en sociolinguistiques et en sciences de l’éducation avec des entretiens, des vidées, donc du qualitatif et du quantitatif, ce qui fait l’originalité du programme. Le travail de groupe est bien un travail pluridisciplinaire, travaillant à la fois le quantitatif et le qualitatif.
Une autre question concerne les indicateurs choisis, le fait d’avoir choisi un groupe homogène. Isabelle Nocus fait observer qu’il n’y a pas de groupe homogène mais que l’on a de l’hétérogénéité dans les deux groupes étudiés, hétérogénéité qui se compense. Le groupe d’étude a choisi les mêmes catégories socioprofessionnelles dans les deux groupes, le but étant de comparer ce qui est comparable.
L’enquête va également introduire la variable « profil linguistique des élèves », locuteurs, non locuteurs, et également des analyses différentielles en fonction du niveau scolaire de l’enfant.
Un questionnaire pour les enseignants au niveau du comportement et des compétences scolaires des élèves et en fonction de ce qui sera dit, il sera possible de faire une analyse différentielle.

Résumé :
Hawai'i et la Nouvelle-Calédonie sont engagés aujourd'hui dans des réformes scolaires visant à prendre en compte les revendications autochtones d'une adaptation de l'école aux réalités culturelles et linguistiques locales. Après un rappel des attendus de ces réformes, cette communication présentera un certain nombre de dispositifs qui visent à répondre à ces revendications, dispositifs qui mettent à l'épreuve les deux modèles nationaux d'intégration par l'école. Parce qu'ils rentrent mal dans les typologies des modèles d'enseignement bilingue et/ou d'immersion à notre disposition, cette communication proposera un modèle théorique alternatif permettant de les classer. Archéologie et enseignement du passé à l'école dans un pays en construction : le cas calédonien

Résumé :
On a longtemps reproché à la France d'enseigner des thématiques totalement déconnectées de la réalité des territoires de l'outre-mer. D'aucuns pensent encore aujourd'hui que l'enseignement proposé dans les territoires d'outre-mer ne prend pas assez en compte les spécificités de ces entités et qu'il prône une idéologie néocoloniale. José Bové n'a-t-il pas indiqué dans sa profession de foi à l'élection présidentielle de 2007 qu'il était nécessaire de décoloniser les programmes scolaires ? L'article veut porter son attention sur les programmes scolaires enseignés aujourd'hui dans un territoire d'Outremer particulier, celui de la Nouvelle-Calédonie. Au sein de l'outre-mer, la Nouvelle-Calédonie occupe une place particulière. La Nouvelle-Calédonie devient possession française le 24 septembre 1853 et jusqu'à la seconde guerre mondiale, cette colonie ne fait guère parler d'elle. C'est lors de la seconde guerre mondiale, avec la guerre du Pacifique que se fait le réveil politique et économique de cette colonie. Sa place géopolitique devient progressivement prépondérante. Son histoire a été longtemps marquée par les divisions. Depuis plus d'un siècle, des communautés cohabitent, riches de leurs histoires respectives. Ces communautés n'ont pas toujours réussi à trouver une voie commune pour construire l'avenir de la Nouvelle-Calédonie. Rappelons-nous les déchirements qu'elle a connus au cours des années 1980. Depuis les accords de Matignon (1988) et les accords de Nouméa (1998), les Néo-Calédoniens essaient de définir les contours d'une citoyenneté calédonienne. Grâce aux accords de Nouméa, la Nouvelle-Calédonie est compétente pour les programmes scolaires du primaire. Pour le secondaire, le transfert de compétences est prévu pour 2009. Actuellement, les programmes du secondaire sont issus d'une adaptation des programmes nationaux.

Questions/Remarques :
Une personne fait remarquer que si l’on utilise d’autres ouvrages, on continue à utiliser les concepts occidentaux et une représentation de l’espace occidentale. Ainsi, on ne parle pas de l’axe terre-mer, qui est au cœur même des représentations du monde kanak. Rien au niveau des concepts n’a changé.

Une personne rebondit sur les Ecoles Populaires Kanak et rappelle que ces écoles ont émergé de l’idée de Jean-marie Tjibaou mais que leurs mise en place s’est faite assez loin de cette idée initiale, d’où peut être un échec.

L’auteur de la communication fait part de son malaise : il pensait croiser des wallisiens, des tahitiens et des kanak et se demande si les objectifs à l’initiative de la manifestation sont bien respectés. Après avoir fait la coutume ; l’orateur débute sa communication.

Résumé :

À la sortie des événements politiques violents du milieu des années 1980, la Nouvelle-Calédonie a choisi de s'engager sur une refondation sociale entre les différentes communautés. Cette démarche a engendré en particulier une réflexion à multiples voix sur le sens de l'histoire et la rédaction du passé pour un pays en cours de construction. Dans le cadre de cette dynamique, le développement d'une archéologie menée localement pour le compte des institutions provinciales, a produit au cours des deux dernières décennies un nombre considérable de nouvelles données sur les 3 000 ans d'histoire humaine de l'archipel. Ces résultats ont entraîné une nécessaire évolution du discours sur le passé, articulé sur une légitimation du long processus historique kanak, tout en montrant les dynamiques culturelles évolutives qui ont marqué les sociétés océaniennes au cours du temps. Une ré-analyse de fond sur l'importance de l'impact des premiers contacts, ainsi que la légitimation d'une histoire non-kanak à travers en particulier le bagne, ont montré la complexité d'une chronologie bien loin des schémas réducteurs proposés dans les années 1980. Cette présentation se propose d'analyser ces éléments historiques face aux questionnements soulevés lors de la rédaction des manuels scolaires calédoniens. Dans le processus éminemment politique en cours, ces expériences ont montré la difficulté à intégrer différentes voix sur le passé dans un discours cohérent accessible aux enfants du pays.

Questions/Remarques :
Suite à l’exposé, la salle discute de l’objectif de cette initiative « Livre blanc ». Suite à de nombreuses remarques, Christophe Sand rappelle que la population de la Calédonie est variée et que la Calédonie d’aujourd’hui n’est pas la Calédonie d’il y a 30 ans.


Conditions et mutations environnementales

Présidente: Céline Castets-Renard (IRDEIC)

Trois exposés ont été présentés lors de cette session. Caroline Rufin-Soler, Chercheure à l'Institut de Recherches en ENvironnement Industriel associée au Laboratoire d'Océanologie et de Géosciences, a analysé La vulnérabilité insulaire induite par les changements climatiques : le cas de l'archipel de Tuvalu. Elle a exposé les indicateurs et analyses faites en sa qualité de géographe mis en œuvre sur l’île de Fongafale (atoll de Funafuti) pour observer la montée des eaux, analyser les causes et les réactions envisageables pour protéger la population. Céline Castets-Renard, IRDEIC, a présenté Les enjeux juridiques de la protection et de la valorisation de la biodiversité par les textes internationaux de la Convention de Rio sur la biodiversité et la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer. Elle s’est attachée à analyser leur mise en œuvre au Vanuatu, Fidji, Salomon et Nouvelle-Calédonie. Enfin, Nathalie Hilmi, Centre Scientifique de Monaco, a présenté une Evaluation économique et gouvernance de la biodiversité des récifs coralliens (GDRI biodiversité des récifs coralliens Axe 5). Il s’est agit de présenter la méthodologie qui sera suivie par un groupe de recherche composée de Nathalie Hilmi (CR CSM, Monaco), Tamatoa Bambridge (CR CNRS UMR 5244, Perpignan), Alain Safa (CEMAFI-UNSA), Bernard Salvat (PR EPHE, UMR 5244, Perpignan), Makoto Tsuchia (PR, Univ Ryukyus – Center of Excellence), Hussein Ramadan (Agence Internationale pour l'Energie Atomique), François Féral (PR UPVD, Perpignan), Marc Léopold (IE IRD UR R148, Nouméa), Eric Clua (Director CRISP-CPS, Nelle Calédonie), Corinne Gaziello (CSM, Monaco), Pierre Gilles (Institut océanographique, Monaco), Angélique Sygut (Institut océanographique, Monaco), Pierre Failler (CEMARE) University of Portsmouth, Nicolas Pascal (USR 3278 – CRIOBE - EPHE/CNRS), Gilbert David (CR IRD – US 40, Montpellier).

Le constat général qui ressort de ces présentations est que si le diagnostic des mutations environnementales peut-être vérifié scientifiquement, comme le montre le travail de Caroline Rufin-Soler au Tuvalu, les causes des risques sont souvent plurales (aléas naturels, perturbations anthropiques) et complexes, ce qui rend d’autant plus difficile, la mise en œuvre des stratégies (résistance en suscitant des Fonds d’aide d’autres Etats, recul en recherchant des terres d’accueil pour des réfugiés climatiques, contre-attaque par la communication médiatique). Les Etats ont pris conscience ces dernières années des dangers de la dégradation de l’environnement, mais aussi de la bioprospection. Si des textes internationaux existent, comme l’a rappelé Céline Castets-Renard, leur mise en œuvre n’est pas toujours effective dans le Pacifique sud, ou pour le moins, dépourvue de moyens techniques, humains, financiers d’en contrôler le respect. Le débat a permis de rappeler l’exemple du Vanuatu et de l’expédition Sento 2006 qui n’a pu aboutir à la conservation de l’ensemble des échantillons de la recherche au Vanuatu même, en dépit d’une législation satisfaisante et de l’accord préalablement signé. Dès lors, s’il y a bien une prise de conscience et des outils juridiques de protection de l’environnement, les réactions ne sont pas encore à la hauteur des enjeux, en partie par manque de moyens financiers et d’évaluation des risques. L’analyse réalisée dans le cadre du travail collectif du GDRI biodiversité, présentée par Nathalie Hilmi, intègre notamment une analyse économique coûts – avantages de la valeur du récif corallien et devrait permettre de compléter l’information des décideurs politiques en termes de gouvernance, de nature à susciter et améliorer les réactions. Cette présentation remet l'Homme au centre des préoccupations.

Souhaitons que les travaux des chercheurs soient pris en compte pour la mise en œuvre de solutions adaptées, afin de lutter efficacement contre les mutations environnementales qui menacent la survie de populations des îles du Pacifique. On regrettera simplement le faible nombre de contribution dans cet atelier sur les « mutations environnementales » au regard des enjeux.


Parenté et cycles de vie dans le Pacifique

Présidente: Isabelle Leblic (LACITO)

En tant que présidente de cette séance, je fus étonnée de ne voir que quatre communications inscrites sur ce thème qui fut pendant longtemps l’un des plus porteurs pour les chercheurs en anthropologie de l’Océanie. Nous sommes en effet nombreux à avoir consacré une grande partie de nos recherches sur ce domaine. Par contre, bien que "relégués" dans une petite salle, l'assistance était nombreuse (une vingtaine de personne en plus des intervenants), preuve s'il en est que la parenté suscite toujours l'intérêt des anthropologues et ce thème a rassemblé beaucoup d’ethnologues, mais aussi une linguiste, une ethnobiologiste…

Les quatre exposés présentés, de grande qualité, ne permettent pas, malgré les trois grands thèmes abordés, de dresser un bilan digne de ce nom dans un ouvrage qui se veut faire le bilan des recherches SHS francophones sur l’Océanie. Il est sûr que nombre de collègues ont été retenus par le fait que l’on ne pouvait présenter qu’une seule communication, ce qui fait que les contributeurs sont de fait allés vers des thématiques qui peuvent sembler plus « nouvelles » et plus « porteuses » !

Nous avons donc abordé trois thèmes montrant l’actualité des recherches en la matière. Pascale Bonnemère, en présentant les grandes lignes de son ouvrage sur le cycle rituel ankave, est revenue sur l’importance des femmes dans les rituels. Analysant de nouvelles informations ethnographiques, elle propose que les initiations masculines transforment les jeunes garçons en adultes et en pères, non pas tant en agissant sur leurs corps et leurs esprits, qu’en changeant la nature des relations qui les lient à des femmes de leur réseau de parenté (mères et sœurs essentiellement).

Isabelle Leblic, en intégrant ses recherches sur l’adoption traditionnelle dans les perspectives de l’adoption internationale, propose une comparaison plus large des causes et des motifs poussant les uns à donner leurs enfants à l’étranger alors que d’autres ne le font pas. Elle propose d’en chercher les raisons dans les organisations sociales concernées.

Enfin, Sophie Chave-Dartoen et Denis Monnerie ont présenté les grandes lignes d’un ouvrage collectif à paraître sur les relations entre nomination et organisation sociale.

Ces quatre interventions ont montré, par leur caractère novateur que les études de parenté sont toujours d’actualité sur cette aire socio-culturelle et qu’elles doivent continuer de se développer en tenant compte des évolutions incontournables dues à l’insertion de plus en plus grande des sociétés océaniennes dans la mondialisation.


Culture et politique ou culture politique?

Présidents: Barbara Glowczewski (LAS) et Benoît Carteron (CARTA)

Quel rapport entre les courses de pirogues à Tahiti, les taouages à Samoa, les défilés de bannières tribales dans une ancienne réserve de punition australienne, les danses initiatiques autrefois secrètes présentées à des touristes au Vanuatu, les cérémonies coutumières au centre Tjibaou de Nouvelle Calédonie ou l’inscription de l’armée fidjienne dans la tradition précoloniale des guerriers? Manifestations d’une culture politique dont l’Etat peut se servir pour construire une nouvelle identité nationale, ces démarches signalent aussi une nouvelle culture du politique quand les acteurs de terrain se réapproprient de telles pratiques en revendiquant d’en faire autre chose pour se redéfinir dans un monde globalisé. Pour Yves Leloup (doctorant Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport) au regard d’archives historiques sur Tahiti où les courses de pirogue sont à peine évoquées, leur continuité culturelle serait une invention de la tradition, un mythe exploité par le pouvoir dans le cadre de la revendication autonomiste ; mais la discussion a souligné que si de telles pratiques culturelles deviennent des emblèmes nationaux, elles peuvent aussi dépasser le discours de la politique nationaliste pour nourrir le politique comme promesse d’un devenir singulier sans se réduire à un passé figé. Quand l’héritage culturel s’inscrit dans la vie quotidienne des habitants comme un plaisir et une quête d’ancrage existentiel, il participe à la reconstruction de l’estime de soi ébranlée par des générations dévalorisées à l’école et dans les missions coloniales. Guillaume Aleveque (doctorant, CREDO/EHESS) a ainsi montré l’exemple des associations prônant à Tahiti le lien avec les ancêtres pré-coloniaux afin de sauver une société divisée par la religion et les partis politiques. L’identité ma’ohi officialisée par les institutions est de cette façon contestée.
Dans les liens entre culture et politique, l’histoire et la relation à l’histoire interviennent de manière cruciale. Comment peut-on se reconstruire une identité là où les images médiatisées renvoient le désastre ? Lise Garond (cotutelle LAS/EHESS-JCU) aborde la manière dont les Aborigènes déportés à Palm Island, originaires de quarante langues différentes, opposent au contraire des images d’eux-mêmes rétablissant un sens et une continuité malgré les multiples ruptures et drames subis. Ils tentent de trouver une logique à l’histoire dans la confrontation des images produites au sein de la communauté avec celles des non Aborigènes et des institutions. La discussion a montré que cette démarche australienne participe d’un mouvement international où d’autres peuples autochtones trouvent une plate-forme pour se redéfinir, particulièrement contre les injustices sociales, telles les violences policières à leur égard. L’histoire de la colonisation et les injustices sont au coeur du travail créateur de nombreux artistes du Pacifique, comme l’a montré Géraldine Le Roux (cotutelle LAS/ EHESS-University of Queensland) : à partir de son observations de deux collectifs aborigènes (Boomalli, fondé à Sydney en 1987 et proppaNOW à Brisbane en 2004) et son expérience de commissaire d’expositions, elle analyse les critiques formulées par les artistes à l'encontre du monde de l'art international, qui dénoncent notamment la marchandisation de certaines images de la culture. La représentation des cultures dans les médias est un enjeu politique. Ainsi, la réaction à une intervention de la police non justifiée lors de leur initiation rituelle a été filmée par les Aborigènes warlpiri pour être diffusée sur Youtube afin d’expliquer que le gouvernement devrait respecter les protocoles de leur loi. Antenne sur le monde, Internet peut devenir un outil politique en fournissant un nouveau mode d’expression culturelle. Barbara Glowczewski (CNRS LAS) développe également comment la restitution de données anthropologiques ou linguistiques sur CD rom ou en ligne présente l’intérêt d’expliquer la richesse du patrimoine tant aux enfants warlpiri scolarisés qu’aux non Aborigènes tout en essayant de respecter des valeurs culturelles : secrets et savoirs genrés, tabou des morts, choix des ayant droits. Les données multimédia ne sont pas exhaustives mais elles constituent une matrice qui peut restituer une logique cognitive du savoir. L’évolution des systèmes informatiques pose cependant le problème de la conservation de ces données et de leurs hyperliens, thème qui rejoint la session 1 sur la documentation.

En ce qui concerne les rituels, leur multifonctionnalité ne doit pas être perdue de vue. Sébastien Galliot (doctorant CREDO) montre que le tatouage samoan était auparavant une marque de soumission à l’autorité : réaffirmation du rôle de la chefferie dans la reproduction sociale, démonstration de force du village à travers les jeunes hommes tatoués. Condamné par la religion, puis redevenu visible dans le contexte urbain contemporain, le rituel tend à se privatiser et s’étend aux touristes à la recherche d’authenticité. Ce qui n’empêche pas le tatouage, comme pratique culturelle emblématique et production artistique, de participer par sa médiatisation au rayonnement de Samoa. Pierre-Léonce Jordan (EHESS CREDO) montre en comparant ses films de rituels tournés il y a trente ans au Vanuatu et d’autres récemment que le pouvoir politique central use et abuse de la « kastom » dans toute la polysémie et la plasticité du terme. Les autorités religieuses, après l'avoir combattue, autorisent et soutiennent explicitement les références à la kastom. Au niveau local, la revitalisation culturelle tente de refonder une identité. Si la culture est instrumentalisée pour devenir parfois une marchandise globalisée, elle est aussi réadaptée sur le terrain pour offrir un moyen économique de survie dont les protagonistes locaux ont le contrôle, que ce soit au Vanuatu, à Fidji ou ailleurs.

Les militaires fidjiens sont un autre exemple d’une nouvelle forme de politisation du culturel tant dans le cadre national qu’international. Hélène Goiran (doctorante au Centre des Nouvelles Etudes sur le Pacifique, travaillant à la Défense en Nouvelle Calédonie) relie leur image à l’héritage pré-colonial d'une puissante tradition guerrière, qui fut utilisée dans le cadre de la colonisation, puis pour rétablir et consolider le pouvoir politique de l’Etat fidjien. L’armée fut l’emblème de la protection d’abord des intérêts des Mélanésiens contre ceux des Indo-fijiens, puis de la promotion avec le coup d’Etat de 2006 du désir d’un Etat multiracial et démocratique qui a gardé une mainmise autoritaire (sans élections prévues avant 2014). Depuis 1978, 15 000 soldats fidjiens sont passés par la FINUL, au Liban et au Sinaï, et l’ONU les mobilise encore en Irak malgré les sanctions internationales décidées contre le gouvernement.

La discussion ayant posé la question du traumatisme éventuel des soldats fidjiens, H. Goiran a confirmé l’existence de violences domestiques qui soulignent que l’image du guerrier inébranlable n’est pas sans fragilité. On regrette l’absence de psychologues à cette session. Il est apparu dans une autre session (19) que le rôle de guerrier n’est pas qu’une affaire masculine : Emilie Nolet rapporte qu’il y avait une tradition de femmes chefs et guerrières à Fidji, et aujourd’hui ces femmes continuent à tenir la coutume alors que d’autres sont engagées dans l’armée. Barbara Glowczewski a évoqué le développement du rôle des femmes warlpiri comme médiatrices lors des procès pour la récupération de leurs terres ancestrales en Australie. Les femmes sont aussi passées à l’avant de l’expression de la culture dans le politique en Nouvelle Calédonie : Melissa Mayral (doctorante, CREDO), a souligné que les lois sur la parité ont modifié en profondeur les règles d’organisation et d’attribution de l’autorité et du pouvoir sur l’île d’Ouvéa où les femmes sont amenées à prendre des décisions politiques importantes alors qu’elles n’ont pas de responsabilités coutumières et qu’elles n’avaient pas droit à la parole dans la sphère publique. Ici, le terrain impose donc la distinction entre culture, au sens des pratiques coutumières, et vie politique.

Benoît Carteron (ethnologue à l’UMR Espace et Sociétés – ESO-CARTA Angers) a résumé l’argument de son livre Identités culturelles et sentiment d'appartenance en Nouvelle Calédonie (2008) fondé sur une enquête de 2005-06 qui interroge ces identité et citoyenneté néo-calédoniennes appelées à dépasser le clivage entre indépendance kanak et loyauté envers l'État français. Pour lui, l'apparition de nouveaux mythes fondateurs, ainsi qu'un langage symbolique puisant dans les référents culturels kanak rendent efficace une identité offensive contrebalançant les disparités économiques et sociales. Le débat a notamment questionné l’action du centre Tjibaou qui a par exemple mis en oeuvre une exposition et une coutume pour réconcilier les Kanak avec les populations de Wallis et Futuna importées en Nouvelle Calédonie: la démarche de ce centre dit culturel est-elle reconnue par tous les acteurs concernés ? Christophe Sand, préhistorien, a souligné l’image toujours réductrice des spécificités calédoniennes : les groupes sont traversés de contradictions profondes, ce qui est en même temps facteur d’espoir car les oppositions ne sont plus aussi tranchées. La question de la déclaration des droits autochtones à l’ONU, sur laquelle les Kanak s’appuient depuis peu, apporte aussi désormais un nouvel horizon politique. La dimension comparative d’une monographie consacrée à un leader politique de la Polynésie française amène Rudy Bessard (doctorant en sciences politiques, Univ. Pau) à proposer une sociologie politique comparée dans le Pacifique : pratiques du pouvoir, imaginaire des populations insulaires, instrumentalisation du droit, dynamiques internationales. Son appel pour une autre approche de la «biopolitique», afin d'associer les chercheurs et les données de différentes disciplines scientifiques, et surtout, de rendre compte de la complexité des enjeux et des réalités sociales et humaines a suscité un débat animé.

Pour permettre une réflexion comparative entre les méthodes des sciences sociales (anthropologie, histoire, sciences politiques) et les pays étudiés (Australie, Nouvelle Calédonie, Fidji, Samoa, Polynésie française, Vanuatu) nous avions choisi de répartir les douze interventions de cette session en quatre axes complémentaires : 1° Questions d’identité et de reconnaissance nationale / internationale, (Garond, Leloup, Nayral) 2° Les rites comme transmission culturelle et outils politiques (Galliot, Aleveque, Glowczewki) 3° La culture comme résistance ou marchandise (Jordan, Le Roux, Bessard); 4° Du local au global, pouvoirs hiérarchiques et réseaux (Drouot-Baille, Goiran, Carteron).

Les discussions de la journée ont montré que ces quatre axes s’entremêlent : il n’y a pas de reconnaissance nationale ou internationale sans analyse critique des acteurs non réductibles à l’Etat et à son discours nationaliste. Les pratiques rituelles héritées ou nouvellement élaborées sont toujours tendues entre instrumentalisation, marchandisation et libération (économique, sociale et politique) de ceux qui les mettent en oeuvre. Les exemples discutés au cours de cette session montrent que la culture - contrairement à la thèse d’Alain Babadzan présentée lors de son keynote - ne peuvent pas se réduire à une tension entre récupération nationaliste et résistance dans un passé figé. La résistance qui apparaît dans les pratiques locales vise souvent un nouveau futur qui oscille entre prise de pouvoir national dépendant d’un ordre globalisé et tentative de survie quotidienne dans le local supposant maintes discontinuités. Face à cette multiplicité de pratiques nouvelles plus ou moins présentées comme culturelles (dont témoignent aussi les autres sessions de ce colloque) il est urgent de comprendre le fonctionnement des réseaux transnationaux – tels ceux des Chinois de Tahiti que Barbara Drouot Draille n’a pu venir présenter – car ils révèlent aussi bien l’emprise de différentes puissances qui s’ingèrent dans les politiques nationales que les tentatives de diverses populations à travers le Pacifique de faire ré-émerger des liens sociaux horizontaux pour survivre face aux difficultés globalisées.

Les modes d’hybridation, par exemple entre représentation démocratique et fonctionnement coutumier ou entre influences globales et particularités régionales, sont de sorte toujours à prendre en compte. De façon générale, et c’est un lieu commun, le substrat culturel est constamment affecté par les événements, lesquels contribuent à la modification des représentations dominantes. Mais l’action et la contestation politique se nourrissent aussi de réinterprétations continuelles de la culture. L’ambivalence des images peut faire place ici à un idéal d’authenticité dans lequel l’héritage collectif, dénommé culture, est assumé et valorisé dans l’opposition à une modernité et un monde politique dominant considérés à la source des désordres sociaux. La culture appuie les revendications sociales sous le mode d’un lien intimement éprouvé au passé.

« On n’a pas une culture, on est sa culture » rappelle un récent numéro d’Anthropologie et sociétés (33, 2009) consacré à la notion de citoyenneté. Nous pourrions dire au regard des interventions de cette session sur culture et politique, qu’on « devient » sa culture en la fabriquant, y compris en fabriquant de nouvelles pratiques et de nouveaux outils pour la citoyenneté. En conclusion il semble pertinent de poursuivre les débats amorcés par les rencontres du CNRS dans un projet qui, comme nos collègues canadiens y appellent, nécessite de reprendre sur les terrains de l’anthropologie et de manière interdisciplinaire la question de la citoyenneté et de la souveraineté. De l’aborder comme un champ d’action qui ne se réduit pas à l’espace des droits de l’Etat mais doit comprendre les initiatives singulières de tous les résidents d’un pays, particulièrement quand il s’agit de pays d’outre mer dans le cas français, et de peuples autochtones d’autres pays d’Océanie, minorisés ou au contraire ayant un gouvernement indépendant. Une telle approche nécessite par rapport aux discours nationalistes de la culture de mettre en valeur les stratégies culturellement créatives au niveau de l’économie, de la santé, de l’éducation ou de l’art que les populations expérimentent dans des modèles alternatifs tels que ceux évoqués dans les débats de cette session. A ce titre il faudrait reprendre les enjeux culturels comme des espaces existentiels de survie par des réseaux de lieux qui peuvent être virtuels, particulièrement pour les populations immigrés en déplacement dans le Pacifique, déjà très nombreuses et en passe d’augmenter au regard des prédictions climatiques et des pressions sociales, économiques et politiques.


Situations coloniales et conversions religieuses

Présidents : Yannick Essertel (CREDO) et Yannick Fer (Groupe Sociétés, religions, laïcités)

Cette session, organisée en deux ateliers selon un découpage essentiellement disciplinaire et chronologique (histoire missionnaire vs. changements contemporains), a permis d’entendre six communications, auxquelles il convient d’ajouter celle que souhaitait faire Hélène Nicolas, qui n’a malheureusement pas pu se joindre à nous. Celle-ci devait ouvrir l’atelier sur les changements contemporains en présentant les mutations du mariage et de la parenté à Lifou (Nouvelle-Calédonie) et en montrant comment ces deux institutions ont été réformées au cours du 19ème siècle par les missionnaires protestants de la London Missionary Society et les Pères maristes : interdiction des rites d’initiation masculine, de la sexualité avant le mariage, usage de techniques contraceptives, condamnation de la polygamie, séparations et mariages entre protestants et catholiques. La conformité à la nouvelle éthique sexuelle et matrimoniale étant alors la marque d’une véritable conversion, le mariage et les rituels qui y étaient associés ont pris une importance et un sens nouveaux. Plus récemment, les transformations sociales et politiques, en particulier le salariat féminin, ont autorisé une plus grande autonomie des jeunes concernés par le mariage et favorisé des relations homme-femme plus égalitaires. Ce type de recherches ouvre des perspectives particulièrement intéressantes, parce qu’il permet de replacer la variable religieuse au cœur d’un ensemble de dynamiques sociales et culturelles et invite à développer des approches interdisciplinaires, associant par exemple anthropologie de la parenté et sociologie des religions. Il souligne en outre le rôle essentiel joué par les rapports de genre à la fois dans l’histoire de la christianisation des îles du Pacifique et au sein des sociétés océaniennes contemporaines. La communication de Gwendoline Malogne-Fer, sur les tensions entre égalité des sexes et théologie de la terre au sein de l’église protestante mâ’ohi, invite elle aussi à avancer dans cette direction, en présentant les enjeux et les limites de l’accession des femmes au pastorat en Polynésie française et ses relations compliquées avec les réaffirmations de l’identité autochtone issues des renouveaux culturels amorcés au cours des années 1970-80. En reconnaissant la capacité égale des hommes et des femmes à exercer le ministère pastoral, l’institution ecclésiale accompagne un certain nombre d’évolutions récentes de la société polynésienne, notamment l’élévation du niveau scolaire (les filles réussissent mieux que les garçons), les mutations du mariage et des rapports de genre, une diversification des groupes sociaux qui appelle une professionnalisation plus grande au travers de ministères spécialisés. Mais cette église participe aussi, comme beaucoup d’églises protestantes historiques océaniennes, à une entreprise de décolonisation théologique et culturelle qui passe notamment par une réhabilitation de la culture pré-missionnaire susceptible de délégitimer les vocations pastorales féminines, en les présentant comme contraires aux valeurs traditionnelles de la culture mâ’ohi. Les sociétés océaniennes elles-mêmes sont aujourd’hui travaillées par ces tensions entre un principe de continuité culturelle (qui inclut généralement une reformulation militante du passé) et une « tradition chrétienne » marquée par la rupture, la discontinuité introduite par l’arrivée des missionnaires. Et, l’anthropologie doit donc dépasser, comme l’a souligné Françoise Douaire-Marsaudon dans son intervention, l’opposition trop simpliste entre continuité et discontinuité en les considérant comme les éléments d’une dialectique à l’œuvre dans l’histoire de ces sociétés. Deux aspects ont été évoqués. Premier aspect : si les Tongiens, convertis au XIXe siècle, tiennent sur la religion chrétienne un discours qui fait de celle-ci le fondement de leur système de valeur et de leur culture, simultanément, leurs pratiques quotidiennes montrent l’importance des relations privilégiées (condamnées par les autorités religieuses) qu’ils continuent d’entretenir avec les esprits des ancêtres. Deuxième aspect : certaines églises chrétiennes fondamentalistes du Pacifique font de l’imbrication de la sphère religieuse et du domaine du politique une ‘tradition culturelle polynésienne’ ; pourtant, à y regarder de plus près, les nouvelles recompositions du politique et du religieux sont d’une tout autre nature que celles qui existaient au moment du contact. Par ailleurs, le livre collectif à paraître aux éditions pacific- credo (Les dynamiques religieuses dans le Pacifique, sous la direction de F. Douaire-Marsaudon et G. Weichart), dont F. Douaire-Marsaudon a dit quelques mots, et le livre coordonné en 2009 par Y. Fer et G. Malogne-Fer (Anthropologie du christianisme en Océanie) permettent d’espérer un développement des recherches françaises sur le christianisme océanien. Ils devraient en effet, en premier lieu, encourager les doctorants à se saisir de cet objet d’étude, pour l’insérer dans une analyse plus large des sociétés océaniennes ou pour en faire le sujet principal de leurs recherches. Ils soulignent aussi, en publiant les textes d’auteurs européens, nord-américains ou océaniens, le dynamisme actuel de l’anthropologie du christianisme en Océanie et la nécessité d’intensifier les relations entre les centres de recherches français et ces chercheurs étrangers, de manière à familiariser les étudiants de master et de doctorat à ces problématiques. En conclusion de ce premier atelier, Yannick Fer s’est efforcé de recenser les pistes de recherche qu’ouvrent les changements actuels du christianisme océanien et notamment la progression rapide des églises et réseaux protestants évangéliques dans la région. Les trois pistes évoquées incitent toutes à réfléchir à des approches comparatives permettant d’aller au-delà des monographies locales tout en s’appuyant sur des ethnographies de terrain. Il s’agit en premier lieu d’analyser les effets locaux de la diversification des appartenances religieuses, en lien avec les structures de parenté et de vie communautaire. Le second domaine d’étude, jusqu’ici peu exploré par les anthropologues océanistes, concerne l’articulation entre mobilités sociales, géographiques et religieuses, en s’intéressant tout particulièrement aux effets des relations transnationales entre îles d’origine et communautés migrantes (en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis) sur les identités et les pratiques religieuses. Enfin, le troisième domaine concerne la dimension régionale du christianisme océanien et des réseaux qui influencent son évolution.

Le second atelier, sur l’histoire des missions, comprenait quant à lui trois communications. Deborah Pope ouvrait cette deuxième partie de la session sur l'importance de la correspondance missionnaire en Océanie à travers le cas des femmes des premiers missionnaires arrivés dans le Pacifique en 1797 et envoyés par la London Missionary Society. Après avoir replacé leur expérience dans le contexte du renouveau évangélique dans l’Angleterre de leur époque, elle s’appuie sur leur correspondance pour rendre compte de la vie qui était la leur pendant cette première année de tentative d'évangélisation à Tahiti. Elle met en relief les liens qu’elles ont tissés avec les Tahitiens. Ces sources révèlent un autre aspect : suite à cette première expérience, lorsque des missions ont commencé à s'établir plus durablement dans les îles du Pacifique, très peu de missionnaires protestants y sont envoyés sans une épouse pour leur apporter une assistance et un soutien actifs dans la tâche évangélique. Enfin, Deborah Pope attire l’attention sur l’intérêt du contenu ethnographique de ces correspondances qui méritent une place importante dans l’analyse historique et anthropologique. A son tour, Yannick Essertel, dans une démarche d’histoire comparative et en partant des archives de congrégations missionnaires (des Pères Maristes, des Pères de Picpus et des missionnaires du Sacré-Cœur d’Issoudun), de la Propagation de la Foi et de la Congrégation de la Propaganda Fide, s’attache à l’action évangélisatrice des vicaires apostoliques en Océanie en phase pionnière au XIXème siècle. Recherchant s’il a existé une géopolitique de l’évangélisation, il s’interroge sur la mise en place d’une stratégie à échelle. Il montre que le vicaire apostolique est un homme en tension pris entre Rome, les congrégations religieuses et les différentes obédiences politiques. En centre de ces trois sphères, l’action du vicaire apostolique prend alors une dimension stratégique afin de prévenir les conflits, de gérer les missionnaires, d’« occuper » le terrain en étendant la mission, et d’inventer des stratégies afin de résoudre les chocs culturels, aider ses missionnaires à s’acculturer et à prêcher l’Evangile. S’il ne répond pas à l’interrogation, néanmoins Yannick Essertel laisse entendre que le vicaire apostolique est une sorte de géostratège, de géopoliticien, contraint de prendre en compte différents acteurs tout en gérant la discontinuité territoriale de son vicariat. A l’échelle insulaire, Guigone Camus analyse les divisions et conflits lors de la christianisation de l’atoll de Tabiteuea, dans le sud des anciennes îles Gilbert, qui a débuté en 1868, sous l’impulsion du révérend américain Hiram Bingham Jr. Deux de ses missionnaires hawaiiens, Kapu et Nalimu, réussirent à rallier environ un tiers des habitants de l’atoll au christianisme, le reste avait gardé son culte aux divinités locales ou avait embrassé un culte monothéiste syncrétique nommé « culte de Tioba » (Jéhovah). Opposants et chrétiens s’affrontèrent lors de deux conflits armés au cours desquels le prosélytisme des missionnaires alimenta les rivalités. Ces évènements modifièrent certaines des règles sociopolitiques gilbertaises. De conflits habituellement peu meurtriers en raison de la règle compensatoire (nenebo) on en arrive à de véritables massacres des opposants au christianisme. Par ailleurs, la menace des chrétiens de confisquer leurs terres aux vaincus s’ils refusaient de se convertir était injustifiable du point de vue des règles locales relatives aux possessions des terres. Les minutes du procès des deux pasteurs hawaiiens (Honolulu, 1882) qui s’ensuivit permettent de mettre au jour des rivalités fondamentales qui ont précédé l’arrivée des missionnaires ; rivalités qui auraient trouvé, dans les conflits religieux, des prétextes pour ré-émerger et témoigner d’oppositions structurelles entre des villages et des familles de l’atoll de Tabiteuea. Guigone Camus, montre à son tour combien les archives missionnaires sont indispensables pour entreprendre une relecture sur la base des acquis de l’anthropologie sociale.

Ces trois communications révèlent, dans une perspective historique et anthropologique, l’importance des sources missionnaires pour appréhender et mieux comprendre le processus engagé par la christianisation de ces sociétés océaniennes. Ce qui ressort, c’est la variété des « stratégies » de conversions à la nouvelle religion, aspect qui mériterait d’être bien plus étudié et approfondi qu’il ne l’a été. Bien plus, cette partie de la session fait apparaître plusieurs lacunes. Lorsque Guigone Camus aborde la question des opposants au christianisme, elle fait surgir une piste d’investigation laissée en friche : celle du refus de se convertir au christianisme. Pourquoi ces refus à côté de nombreuses conversions ? Une autre lacune est le rapport aux cultures. Il faudrait comparer les comportements des différents acteurs, Eglises protestantes, Eglise catholique et gouvernements coloniaux à l’égard des cultures et des sociétés océaniennes. Cette question n’a jamais été envisagée dans une perspective comparatiste et globale qui permettrait de distinguer le rôle de chacun dans les ébranlements et les mutations des sociétés océaniennes. Comme l’a souligné Yannick Essertel, ces acteurs n’ont pas eu la même approche ni posé les mêmes regards sur les cultures océaniennes ce qui justifierait donc une telle démarche. Qui au regard de l’Histoire est responsable de telle ou telle mutation ou disparition de coutumes ? Enfin, Maurice Godelier relève l’absence complète de communications traitant de la colonisation. Absence dommageable car sans cette partie capitale de l’histoire de l’irruption des Européens dans les diverses sociétés océaniennes, il est encore difficile de saisir l’ensemble du processus des bouleversements de celles-ci. Les travaux d’Isabelle Merle, de Paul de Dekker et de Claire Laux devraient susciter des vocations dans ce domaine. Cette session se révèle riche d’interrogations stimulantes pour une recherche historique plus poussée dans le domaine des contacts entre les Européens et les sociétés océaniennes au XIXème siècle.

 

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